{"id":4731,"date":"2015-04-02T01:12:01","date_gmt":"2015-04-02T01:12:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.slow-words.com\/?p=4731"},"modified":"2015-04-17T00:47:52","modified_gmt":"2015-04-17T00:47:52","slug":"garcon-un-bock-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/garcon-un-bock-2\/","title":{"rendered":"\u201cGar\u00e7on, un bock!\u201d\u2026"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pourquoi suis-je entr\u00e9, ce soir-l\u00e0, dans cette brasserie\u00a0? Je n&#8217;en sais rien. Il faisait froid. Une fine pluie, une poussi\u00e8re d&#8217;eau voltigeait, voilait les becs de gaz d&#8217;une brume transparente, faisait luire les trottoirs que traversaient les lueurs des devantures, \u00e9clairant la boue humide et les pieds sales des passants.<br \/>\nJe n&#8217;allais nulle part. Je marchais un peu apr\u00e8s d\u00eener. Je passai le Cr\u00e9dit Lyonnais, la rue Vivienne, d&#8217;autres rues encore. J&#8217;aper\u00e7us soudain une grande brasserie \u00e0 moiti\u00e9 pleine. J&#8217;entrai, sans aucune raison. Je n&#8217;avais pas soif.<br \/>\nD&#8217;un coup d&#8217;oeil, je cherchai une place o\u00f9 je ne serais point trop serr\u00e9, et j&#8217;allai m&#8217;asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un homme qui me parut vieux et qui fumait une pipe de deux sous, en terre, noire comme du charbon. Six ou huit soucoupes de verre, empil\u00e9es sur la table devant lui, indiquaient le nombre de bocks qu&#8217;il avait absorb\u00e9s d\u00e9j\u00e0. Je n&#8217;examinai pas mon voisin. D&#8217;un coup d&#8217;oeil j&#8217;avais reconnu un bockeur, un de ces habitu\u00e9s de brasserie qui arrivent le matin, quand on ouvre, et s&#8217;en vont le soir, quand on ferme. Il \u00e9tait sale, chauve du\u00a0<a href=\"http:\/\/maupassant.free.fr\/textes\/garcon.html\">milieu<\/a>\u00a0du cr\u00e2ne, tandis que de longs cheveux gras, poivre et sel, tombaient sur le col de sa redingote. Ses habits trop larges semblaient avoir \u00e9t\u00e9 faits au temps o\u00f9 il avait du ventre. On devinait que le pantalon ne tenait gu\u00e8re et que cet homme ne pouvait faire dix pas sans rajuster et retenir ce v\u00eatement mal attach\u00e9. Avait-il un\u00a0<a href=\"http:\/\/maupassant.free.fr\/textes\/garcon.html\">gilet<\/a>\u00a0? La seule pens\u00e9e des bottines et de ce qu&#8217;elles enfermaient me terrifia. Les manchettes effiloqu\u00e9es \u00e9taient compl\u00e8tement noires du bord, comme les ongles.<br \/>\nD\u00e8s que je fus assis \u00e0 son c\u00f4t\u00e9, ce personnage me dit d&#8217;une voix tranquille\u00a0: &#8220;Tu vas bien\u00a0?&#8221;<br \/>\nJe me tournai vers lui d&#8217;une secousse et je le d\u00e9visageai. Il reprit\u00a0: &#8220;Tu ne me reconnais pas\u00a0?<br \/>\n&#8211; Non\u00a0!<br \/>\n&#8211; Des Barrets.&#8221;<br \/>\nJe fus stup\u00e9fait. C&#8217;\u00e9tait le comte Jean des Barrets, mon ancien camarade de coll\u00e8ge.<br \/>\nJe lui serrai la main, tellement interdit que je ne trouvai rien \u00e0 dire.<br \/>\nEnfin, je balbutiai\u00a0: &#8220;Et toi, tu vas bien\u00a0?&#8221;<br \/>\nIl r\u00e9pondit placidement\u00a0: &#8220;Moi, comme je peux.&#8221;<br \/>\nIl se tut, je voulus \u00eatre aimable, je cherchai une phrase\u00a0: &#8220;Et&#8230; qu&#8217;est-ce que tu fais\u00a0?&#8221;<br \/>\nIl r\u00e9pliqua avec r\u00e9signation\u00a0: &#8220;Tu vois.&#8221;<br \/>\nJe me sentis rougir. J&#8217;insistai\u00a0: &#8220;Mais tous les jours\u00a0?&#8221;<br \/>\nIl pronon\u00e7a, en soufflant d&#8217;\u00e9paisses bouff\u00e9es de fum\u00e9e\u00a0: &#8220;Tous les jours c&#8217;est la m\u00eame chose.&#8221;<br \/>\nPuis, tapant sur le marbre de la table avec un sou qui tra\u00eenait, il s&#8217;\u00e9cria\u00a0: &#8220;Gar\u00e7on, deux bocks\u00a0!&#8221;<br \/>\nUne voix lointaine r\u00e9p\u00e9ta\u00a0: &#8220;Deux bocks au quatre\u00a0!&#8221; Une autre voix plus \u00e9loign\u00e9e encore lan\u00e7a un &#8220;Voil\u00e0\u00a0!&#8221; suraigu. Puis un homme en tablier blanc apparut, portant les deux bocks dont il r\u00e9pandait, en courant, les gouttes jaunes sur le sol sabl\u00e9.<br \/>\nDes Barrets vida d&#8217;un trait son verre et le reposa sur la table, pendant qu&#8217;il aspirait la mousse rest\u00e9e en ses moustaches.<br \/>\nPuis il demanda\u00a0: &#8220;Et quoi de neuf\u00a0?&#8221;<br \/>\nJe ne savais rien de neuf \u00e0 lui dire, en v\u00e9rit\u00e9. Je balbutiai\u00a0: &#8220;Mais rien, mon vieux. Moi je suis commer\u00e7ant.&#8221;<br \/>\nIl pronon\u00e7a de sa voix toujours \u00e9gale\u00a0:<br \/>\n&#8211; Et&#8230; \u00e7a t&#8217;amuse\u00a0?<br \/>\n&#8211; Non, mais que veux-tu\u00a0? Il faut bien faire quelque chose\u00a0!<br \/>\n&#8211; Pourquoi \u00e7a\u00a0?<br \/>\n&#8211; Mais&#8230; pour s&#8217;occuper.<br \/>\n&#8211; A quoi \u00e7a sert-il\u00a0? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien. Quand on n&#8217;a pas le sou, je comprends qu&#8217;on travaille. Quand on a de quoi vivre, c&#8217;est inutile. A quoi bon travailler\u00a0? Le fais-tu pour toi ou pour les autres\u00a0? Si tu le fais pour toi, c&#8217;est que \u00e7a t&#8217;amuse, alors tr\u00e8s bien\u00a0; si tu le fais pour les autres, tu n&#8217;es qu&#8217;un niais.<br \/>\nPuis, posant sa pipe sur le marbre, il cria de nouveau\u00a0: &#8220;Gar\u00e7on, un, bock\u00a0!&#8221; et reprit\u00a0: &#8220;\u00c7a me donne soif, de parler. Je n&#8217;en ai pas l&#8217;habitude. Oui, moi, je ne fais rien, je me laisse aller, je vieillis. En mourant je ne regretterai rien. Je n&#8217;aurai pas d&#8217;autre souvenir que cette brasserie. Pas de femme, pas d&#8217;enfants, pas de soucis, pas de chagrins, rien. \u00c7a vaut mieux.&#8221;<br \/>\nIl vida le bock qu&#8217;on lui avait apport\u00e9, passa sa langue sur ses l\u00e8vres et reprit sa pipe.<br \/>\nJe le consid\u00e9rais avec stupeur. Je lui demandai\u00a0:<br \/>\n&#8220;Mais tu n&#8217;as pas toujours \u00e9t\u00e9 ainsi\u00a0?<br \/>\n&#8211; Pardon, toujours, d\u00e8s le coll\u00e8ge.<br \/>\n&#8211; Ce n&#8217;est pas une vie, \u00e7a mon bon. C&#8217;est horrible. Voyons, tu fais bien quelque chose, tu aimes quelque chose, tu as des amis.<br \/>\n&#8211; Non. Je me l\u00e8ve \u00e0 midi. Je viens ici, je d\u00e9jeune, je bois des bocks, j&#8217;attends la nuit, je d\u00eene, je bois des bocks\u00a0; puis, vers une heure et demie du matin, je retourne me coucher, parce qu&#8217;on ferme. C&#8217;est ce qui m&#8217;emb\u00eate le plus. Depuis dix ans, j&#8217;ai bien pass\u00e9 six ann\u00e9es sur cette banquette, dans mon coin\u00a0; et le reste dans mon lit, jamais ailleurs. Je cause quelquefois avec des habitu\u00e9s.<br \/>\n&#8211; Mais, en arrivant \u00e0 Paris, qu&#8217;est-ce que tu as fait tout d&#8217;abord\u00a0?<br \/>\n&#8211; J&#8217;ai fait mon droit&#8230; au caf\u00e9 de M\u00e9dicis.<br \/>\n&#8211; Mais apr\u00e8s\u00a0?<br \/>\n&#8211; Apr\u00e8s&#8230;j&#8217;ai pass\u00e9 l&#8217;eau et je suis venu ici.<br \/>\n&#8211; Pourquoi as-tu pris cette peine\u00a0?<br \/>\n&#8211; Que veux-tu, on ne peut pas rester toute sa vie au Quartier latin. Les \u00e9tudiants font trop de bruit. Maintenant je ne bougerai plus. Gar\u00e7on, un bock\u00a0!&#8221;<br \/>\nJe croyais qu&#8217;il se moquait de moi. J&#8217;insistai.<br \/>\n&#8211; Voyons, sois franc. Tu as eu quelque gros chagrin\u00a0? Un d\u00e9sespoir d&#8217;amour, sans doute\u00a0? Certes, tu es un homme que le malheur a frapp\u00e9. Quel \u00e2ge as-tu\u00a0?<br \/>\n&#8211; J&#8217;ai trente-trois ans. Mais j&#8217;en parais au moins quarante-cinq.<br \/>\nJe le regardai bien en face. Sa figure rid\u00e9e, mal soign\u00e9e, semblait presque celle d&#8217;un vieillard. Sur le sommet du cr\u00e2ne, quelques longs cheveux voltigeaient au-dessus de la peau d&#8217;une propret\u00e9 douteuse. Il avait des sourcils \u00e9normes, une forte moustache et une barbe \u00e9paisse. J&#8217;eus brusquement, je ne sais pourquoi, la vision d&#8217;une cuvette pleine d&#8217;eau noir\u00e2tre, l&#8217;eau o\u00f9 aurait \u00e9t\u00e9 lav\u00e9 tout ce poil.<br \/>\nJe lui dis\u00a0: &#8220;En effet, tu as l&#8217;air plus vieux que ton \u00e2ge. Certainement tu as eu des chagrins.&#8221;<br \/>\nIl r\u00e9pliqua\u00a0: &#8220;je t&#8217;assure que non. Je suis vieux parce que je ne prends jamais l&#8217;air. Il n&#8217;y a rien qui d\u00e9t\u00e9riore les gens comme la vie de caf\u00e9.&#8221;<br \/>\nJe ne le pouvais croire\u00a0: &#8220;Tu as bien aussi fait la noce\u00a0? On n&#8217;est pas chauve comme tu l&#8217;es sans avoir beaucoup aim\u00e9.&#8221;<br \/>\nIl secoua tranquillement le front, semant sur son dos les petites choses blanches qui tombaient de ses derniers cheveux\u00a0: &#8220;Non, j&#8217;ai toujours \u00e9t\u00e9 sage.&#8221; Et levant les yeux vers le lustre qui nous chauffait la t\u00eate\u00a0: &#8220;Si je suis chauve, c&#8217;est la faute du gaz. Il est l&#8217;ennemi du cheveu. &#8211; Gar\u00e7on, un bock\u00a0! &#8211; Tu n&#8217;as pas soif\u00a0?<br \/>\n&#8211; Non, merci. Mais vraiment tu m&#8217;int\u00e9resses. Depuis quand as-tu un pareil d\u00e9couragement\u00a0? \u00c7a n&#8217;est pas normal, \u00e7a n&#8217;est pas naturel. Il y a quelque chose l\u00e0-dessous.<br \/>\n&#8211; Oui, \u00e7a date de mon enfance. J&#8217;ai re\u00e7u un coup, quand j&#8217;\u00e9tais petit, et cela m&#8217;a tourn\u00e9 au noir pour jusqu&#8217;\u00e0 la fin.<br \/>\n&#8211; Quoi donc\u00a0?<br \/>\n&#8211; Tu veux le savoir\u00a0? \u00e9coute. Tu te rappelles bien le ch\u00e2teau o\u00f9 je fus \u00e9lev\u00e9, puisque tu y es venu cinq ou six fois pendant les vacances\u00a0? Tu te rappelles ce grand b\u00e2timent gris, au milieu d&#8217;un grand parc, et les longues avenues de ch\u00eanes, ouvertes vers les quatre points cardinaux\u00a0! Tu te rappelles mon p\u00e8re et ma m\u00e8re, tous les deux c\u00e9r\u00e9monieux, solennels et s\u00e9v\u00e8res.<br \/>\n&#8220;J&#8217;adorais ma m\u00e8re\u00a0; je redoutais mon p\u00e8re, et je les respectais tous les deux, accoutum\u00e9 d&#8217;ailleurs \u00e0 voir tout le monde courb\u00e9 devant eux. Ils \u00e9taient, dans le pays, M. le comte et Mme la comtesse\u00a0; et nos voisins aussi, les Tannemare, les Ravalet, les Brenneville, montraient pour mes parents une consid\u00e9ration sup\u00e9rieure.<br \/>\n&#8220;J&#8217;avais alors treize ans. J&#8217;\u00e9tais gai, content de tout, comme on l&#8217;est \u00e0 cet \u00e2ge-l\u00e0, tout plein du bonheur de vivre.<br \/>\n&#8220;Or, vers la fin de septembre, quelques jours avant ma rentr\u00e9e au coll\u00e8ge, comme je jouais \u00e0 faire le loup dans les massifs du parc, courant au milieu des branches et des feuilles, j&#8217;aper\u00e7us, en traversant une avenue, papa et maman qui se promenaient.<br \/>\n&#8220;Je me rappelle cela comme d&#8217;hier. C&#8217;\u00e9tait par un jour de grand vent. Toute la ligne des arbres se courbait sous les rafales, g\u00e9missait, semblait pousser des cris, de ces cris sourds, profonds, que les for\u00eats jettent dans les temp\u00eates.<br \/>\n&#8220;Les feuilles arrach\u00e9es, jaunes d\u00e9j\u00e0, s&#8217;envolaient comme des oiseaux, tourbillonnaient, tombaient puis couraient tout le long de l&#8217;all\u00e9e, ainsi que des b\u00eates rapides.<br \/>\n&#8220;Le soir venait. Il faisait sombre dans les fourr\u00e9s. Cette agitation du vent et des branches m&#8217;excitait, me faisait galoper comme un fou, et hurler pour imiter les loups.<br \/>\n&#8220;D\u00e8s que j&#8217;eus aper\u00e7u mes parents, j&#8217;allai vers eux \u00e0 pas furtifs, sous les branches, pour les surprendre, comme si j&#8217;eusse \u00e9t\u00e9 un r\u00f4deur v\u00e9ritable.<br \/>\n&#8220;Mais je m&#8217;arr\u00eatai, saisi de peur, \u00e0 quelque pas d&#8217;eux. Mon p\u00e8re, en proie \u00e0 une terrible col\u00e8re, criait\u00a0:<br \/>\n&#8220;- Ta m\u00e8re est une sotte\u00a0; et, d&#8217;ailleurs, ce n&#8217;est pas de ta m\u00e8re qu&#8217;il s&#8217;agit, mais de toi. Je te dis que j&#8217;ai besoin de cet argent, et j&#8217;entends que tu signes.<br \/>\nMaman r\u00e9pondit, d&#8217;une voix ferme\u00a0:<br \/>\n&#8220;- Je ne signerai pas. C&#8217;est la fortune de Jean, cela. Je la garde pour lui et je ne veux pas que tu la manges encore avec des filles et des servantes, comme tu as fait de ton h\u00e9ritage.<br \/>\n&#8220;Alors papa, tremblant de fureur, se retourna, et saisissant sa femme par le cou, il se mit \u00e0 la frapper avec l&#8217;autre main de toute sa force, en pleine figure.<br \/>\nLe chapeau de maman tomba, ses cheveux d\u00e9nou\u00e9s se r\u00e9pandirent\u00a0; elle essayait de parer les coups, mais elle n&#8217;y pouvait parvenir. Et papa, comme fou, frappait, frappait. Elle roula par terre, cachant sa face dans ses deux bras. Alors il la renversa sur le dos pour la battre encore, \u00e9cartant les mains dont elle se couvrait le visage.<br \/>\n&#8220;Quant \u00e0 moi, mon cher, il me semblait que le monde allait finir, que les lois \u00e9ternelles \u00e9taient chang\u00e9es. J&#8217;\u00e9prouvais le bouleversement qu&#8217;on a devant les choses surnaturelles, devant les catastrophes monstrueuses, devant les irr\u00e9parables d\u00e9sastres. Ma t\u00eate d&#8217;enfant s&#8217;\u00e9garait, s&#8217;affolait. Et je me mis \u00e0 crier de toute ma force, sans savoir pourquoi, en proie \u00e0 une \u00e9pouvante, \u00e0 une douleur, \u00e0 un effarement \u00e9pouvantables. Mon p\u00e8re m&#8217;entendit, se retourna, m&#8217;aper\u00e7ut, et, se relevant, s&#8217;en vint vers moi. Je crus qu&#8217;il m&#8217;allait tuer et je m&#8217;enfuis comme un animal chass\u00e9, courant tout droit devant moi, dans le bois.<br \/>\n&#8220;J&#8217;allai peut-\u00eatre une heure, peut-\u00eatre deux, je ne sais pas. La nuit \u00e9tant venue, je tombai sur l&#8217;herbe, et je restai l\u00e0 \u00e9perdu, d\u00e9vor\u00e9 par la peur, rong\u00e9 par un chagrin capable de briser \u00e0 jamais un pauvre coeur d&#8217;enfant. J&#8217;avais froid, j&#8217;avais faim peut-\u00eatre. Le jour vint. Je n&#8217;osais plus me lever, ni marcher, ni revenir, ni me sauver encore, craignant de rencontrer mon p\u00e8re que je ne voulais plus revoir.<br \/>\n&#8220;Je serais peut-\u00eatre mort de mis\u00e8re et de famine au pied de mon arbre, si le garde ne m&#8217;avait d\u00e9couvert et ramen\u00e9 de force.<br \/>\n&#8220;Je trouvai mes parents avec leur visage ordinaire. Ma m\u00e8re me dit seulement\u00a0: &#8220;Comme tu m&#8217;as fait peur, vilain gar\u00e7on, j&#8217;ai pass\u00e9 la nuit sans dormir.&#8221; Je ne r\u00e9pondis point, mais je me mis \u00e0 pleurer. Mon p\u00e8re ne pronon\u00e7a pas une parole.<br \/>\n&#8220;Huit jours plus tard, je rentrais au coll\u00e8ge.<br \/>\n&#8220;Eh bien, mon cher, c&#8217;\u00e9tait fini pour moi. J&#8217;avais vu l&#8217;autre face des choses, la mauvaise\u00a0; je n&#8217;ai plus aper\u00e7u la bonne depuis ce jour-l\u00e0. Que s&#8217;est-il pass\u00e9 dans mon esprit\u00a0? Quel ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9trange m&#8217;a retourne les id\u00e9es\u00a0? Je l&#8217;ignore. Mais je n&#8217;ai plus eu de go\u00fbt pour rien, envie de rien, d&#8217;amour pour personne, de d\u00e9sir quelconque, d&#8217;ambition ou d&#8217;esp\u00e9rance. Et j&#8217;aper\u00e7ois toujours ma pauvre m\u00e8re, par terre, dans l&#8217;all\u00e9e, tandis que mon p\u00e8re l&#8217;assommait. &#8211; Maman est morte apr\u00e8s quelques ann\u00e9es. Mon p\u00e8re vit encore. Je ne l&#8217;ai pas revu. &#8211; Gar\u00e7on, un bock\u00a0!&#8230;&#8221;<br \/>\nOn lui apporta un bock qu&#8217;il engloutit d&#8217;une gorg\u00e9e. Mais, en reprenant sa pipe, comme il tremblait, il la cassa. Alors il eut un geste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, et il dit\u00a0: &#8220;Tiens\u00a0! C&#8217;est un vrai chagrin, \u00e7a, par exemple. J&#8217;en ai pour un mois \u00e0 en culotter une nouvelle.&#8221;<br \/>\nEt il lan\u00e7a \u00e0 travers la vaste salle, pleine maintenant de fum\u00e9e et de buveurs, son \u00e9ternel cri\u00a0: &#8220;Gar\u00e7on, un bock &#8211; et une pipe neuve!&#8221;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Guy de Maupassant, texte publi\u00e9 dans\u00a0<em>Gil Blas<\/em>, 1er Janvier 1884.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; Pourquoi suis-je entr\u00e9, ce soir-l\u00e0, dans cette brasserie\u00a0? Je n&#8217;en sais rien. Il faisait froid. 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