{"id":5313,"date":"2015-07-02T07:39:29","date_gmt":"2015-07-02T07:39:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.slow-words.com\/?p=5313"},"modified":"2015-07-15T18:29:45","modified_gmt":"2015-07-15T18:29:45","slug":"les-danseuses-du-sultan-djogiakarta-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/les-danseuses-du-sultan-djogiakarta-2\/","title":{"rendered":"Les danseuses du Sultan Djogiakarta"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le Kampong javanais est tout enferm\u00e9 dans une palissade de paille, et deux tourelles, coiff\u00e9es de chaume, s\u2019\u00e9l\u00e8vent de chaque c\u00f4t\u00e9 de la porte.<br \/>\nUn peu en avant de l\u2019entr\u00e9e, deux bas-reliefs en pierre, antiques d\u00e9bris, pris \u00e0 l\u2019une des innombrables et superbes ruines qui pars\u00e8ment ces \u00eeles de la Sonde, rappellent des temps de grandeur, et le culte primitif des Javanais. L\u2019une des sculptures repr\u00e9sente le Dieu de la sagesse Gan\u00e9sa, qu\u2019ils nomment Bitara-Gana. Il est assis les jambes crois\u00e9es, ob\u00e8se, et sa t\u00eate est celle de l\u2019\u00e9l\u00e9phant. L\u2019autre montre la d\u00e9esse Loro-Djongrang, debout sur le taureau Nandi. Le premier de ses huit bras tient une queue de buffle, le second, un glaive appel\u00e9 courg, le troisi\u00e8me et le quatri\u00e8me, des symboles myst\u00e9rieux\u00a0: le bhoulla et le choukour\u00a0; du cinqui\u00e8me elle porte la lune, du sixi\u00e8me, un bouclier, du septi\u00e8me, un \u00e9tendard\u00a0: avec le dernier elle enl\u00e8ve par les cheveux Mahikassour, qui est le vice personnifi\u00e9.<br \/>\nMais ne nous attardons pas devant ces divinit\u00e9s, rong\u00e9es par le temps, franchissons la porte, derri\u00e8re laquelle nous appelle un cliquettement argentin de musique.<br \/>\nVoici de petits hommes jaunes, v\u00eatus de larges pantalons, de tuniques en indienne \u00e0 ramages, et coiff\u00e9s de petits chapeaux coniques. Ils secouent en mesure de bizarres xylophones, orn\u00e9s de bouquets de plumes roses, et cela produit une musique douce et monotone, que reproduirait assez exactement un robinet mal ferm\u00e9, laissant \u00e9goutter l\u2019eau dans un bassin sonore. Les musiciens marchent \u00e0 la file. Les voici qui passent sur un l\u00e9ger pont de bambou. Ce pont devrait franchir une rivi\u00e8re, mais ne franchit qu\u2019un gentil bateau, \u00e9chou\u00e9 sur le sable. Ils redescendent et continuent leur promenade processionnelle, toujours secouant les tubes de bois emplum\u00e9s\u00a0; ils passent devant des huttes de bambou o\u00f9, sous d\u2019\u00e9troites v\u00e9randas, des naturels sont occup\u00e9s \u00e0 divers ouvrages\u00a0: les uns tressent des chapeaux en paille de riz, d\u2019autres pr\u00e9parent le bambou, employ\u00e9 l\u00e0-bas de mille mani\u00e8res\u00a0; les femmes de Djokja tissent l\u2019\u00e9toffe nomm\u00e9e batik\u00a0; puis voici les marchands de liqueurs, le cura\u00e7ao c\u00e9l\u00e8bre, l\u2019habitation d\u2019un planteur de cacao, enfin la cuisine du Kampong, o\u00f9 les kokki pr\u00e9parent, dans de grandes po\u00eales et d\u2019immenses chaudrons, d\u2019\u00e9tranges mixtures, dont la recette a l\u2019air d\u2019\u00eatre emprunt\u00e9e au grimoire des sorci\u00e8res.<br \/>\nEnfin les musiciens regagnent les tr\u00e9teaux, abrit\u00e9s d\u2019une tente, sur lesquels para\u00eetront les danseuses\u00a0; ils s\u2019assoient par terre, au milieu de leurs confr\u00e8res d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s. Le gamelang, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019orchestre javanais, est au complet.<br \/>\nCet orchestre est fort curieux et, pour nous, un peu bizarre. Il faut chercher dans l\u2019Hindoustan et en Chine, en Chine surtout, l\u2019origine des instruments qui le composent\u00a0; la gamme des cloches, les pierres sonores gradu\u00e9es, les tambours, les gongs, l\u2019esp\u00e8ce de harpe qu\u2019ils appellent gamelang, sont des instruments chinois. Apr\u00e8s l\u2019introduction de l\u2019islamisme \u00e0 Java, en 1405, la musique arabe essaya bien de supplanter la musique ancienne, mais elle ne put y parvenir\u00a0; quelques instruments nouveaux furent seulement ajout\u00e9s \u00e0 l\u2019orchestre, entre autres le rebab, sorte de violon \u00e0 deux cordes. Le gamelang est pauvre en instruments \u00e0 vent\u00a0: une esp\u00e8ce de trompette, nomm\u00e9e subing et deux sortes de fl\u00fbtes, c\u2019est tout ce qu\u2019il poss\u00e8de.<br \/>\nMais, attention\u00a0! les instruments \u00e0 percussion commencent \u00e0 ronfler. Voyons ce que va produire cet ensemble.<br \/>\nOh\u00a0! l\u2019\u00e9trange et confuse harmonie\u00a0! Des rumeurs, des murmures, un frisson d\u2019arbres dans le vent, des gouttes de pluie sur les grandes feuilles rudes, des caquettements d\u2019oiseaux, une cascade lointaine, l\u2019\u00e9cho sourd et rythmique des vagues dans une grotte marine. Rien que des bruits de la nature, une insaisissable m\u00e9lodie. Quand la voix humaine se m\u00eale au concert, inattendue, nasillarde, sans s\u2019inqui\u00e9ter de l\u2019accord, le public s\u2019\u00e9gaye un peu.<br \/>\nNe nous h\u00e2tons pas, cependant, de juger ce qui est si nouveau pour nous\u00a0; \u00e0 ce qui nous fait rire, d\u2019autres pleureraient peut-\u00eatre, et ce qui nous \u00e9meut profond\u00e9ment les ferait rire. Confucius, un des plus grands esprits du monde, en visite chez le roi de Tsi, entendit une m\u00e9lodie qui l\u2019\u00e9motionna tellement qu\u2019il en perdit, pendant trois mois, l\u2019app\u00e9tit et le sommeil. Des Orientaux, d\u2019intelligence tr\u00e8s sup\u00e9rieure, m\u2019ont d\u00e9clar\u00e9 que nos meilleurs orchestres, jouant nos chefs-d\u2019\u0153uvre, les premi\u00e8res fois entendus, ne produisaient, \u00e0 leurs oreilles, que d\u2019affreux aboiements de chiens.<br \/>\nLes arts, comme les dieux, peut-\u00eatre, n\u2019existent que pour leurs fid\u00e8les et ne sont compris que par eux.<br \/>\nMais l\u2019attention des spectateurs est attir\u00e9e d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019orchestre se tait. Les danseuses arrivent, froissant de leurs pieds nus le gravier mouvant des all\u00e9es\u00a0; elles grimpent lestement l\u2019\u00e9chelle de bambous et apparaissent sur l\u2019estrade.<br \/>\nAu premier coup d\u2019\u0153il, leur parent\u00e9 avec l\u2019hindoustan brahmanique est de toute \u00e9vidence\u00a0: on les dirait \u00e9chapp\u00e9es de quelque bas-relief d\u2019un temple de Mahabalipour. Elles sont Musulmanes, probablement, puisqu\u2019elles appartiennent au sultan de Djogyakarta\u00a0; mais leurs superstitions secr\u00e8tes ont des attaches plus lointaines, et, comme beaucoup des habitants de Java, elles doivent \u00eatre persuad\u00e9es qu\u2019elles descendent du dieu Vichnou. Elles ont raison, elles en descendent, en effet.<br \/>\nTr\u00e8s jeunes, plus jeunes encore qu\u2019elles n\u2019en ont l\u2019air, \u2013 l\u2019a\u00een\u00e9e des quatre danseuses a douze ans, \u2013 avec leur carnation fauve, elles ressemblent \u00e0 de jolies idoles dor\u00e9es. De grands yeux noirs, tr\u00e8s \u00e9cart\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre, cern\u00e9s d\u2019un trait de khol remontant vers les tempes, les sourcils accentu\u00e9s au pinceau en deux arcs nets, le nez fin, l\u2019ovale tr\u00e8s pur, la bouche un peu \u00e9paisse, d\u2019un dessin charmant, et d\u00e9couvrant, dans le sourire, de petites dents blanches un peu espac\u00e9es\u00a0; mais il s\u2019agit d\u2019\u00eatre tr\u00e8s graves, tr\u00e8s hi\u00e9ratiques, et de ne pas sourire.<br \/>\nLa coiffure est d\u2019un grand caract\u00e8re\u00a0; deux des jeunes filles ont un diad\u00e8me d\u2019or ajour\u00e9, encadrant le front, comme en portent les d\u00e9esses \u00e0 huit bras\u00a0; contre l\u2019oreille, qu\u2019elle laisse \u00e0 d\u00e9couvert, et s\u2019appliquant sur les cheveux, une sorte d\u2019aile, en or cisel\u00e9\u00a0; sur le chignon, un poisson d\u2019or qui d\u00e9gorge une houppe rouge. \u00c0 la coiffure des deux autres danseuses, repr\u00e9sentant des hommes, car elles ont un sabre sur les reins, s\u2019ajoute, en couronne, une sorte d\u2019\u00e9cran de plumes noires. Le haut du corps est nu, d\u2019un model\u00e9 exquis, malgr\u00e9 la gracilit\u00e9 des formes\u00a0; un corselet de velours brod\u00e9 cache les seins et enferme la taille, sans la serrer\u00a0; un cale\u00e7on violet, mouchet\u00e9 de blanc, s\u2019arr\u00eate au genou, et par-dessus s\u2019enroule un pagne d\u2019\u00e9toffe ramag\u00e9e, nou\u00e9 par une longue \u00e9charpe jaune soufre, ou rose, se prolonge en une tra\u00eene \u00e9troite, qui leur embarrasse les pieds\u00a0; au sommet du bras un bracelet d\u2019or est ferm\u00e9 par un papillon\u00a0; les jambes et les pieds nus sont frott\u00e9s d\u2019une poudre qui les rend d\u2019un jaune diff\u00e9rent de celui des \u00e9paules.<br \/>\nLes danseuses se sont rang\u00e9es sur une ligne et font au public un salut de la main\u00a0; l\u2019orchestre reprend l\u2019air de tout \u00e0 l\u2019heure, et la danse commence.<br \/>\nOh\u00a0! comme cela doit venir de loin\u00a0!<br \/>\nSiva, le destructeur, a d\u00fb, le premier, voir, de ses yeux de pierreries cette pri\u00e8re, mim\u00e9e devant son autel arros\u00e9 de sang. Est-ce une danse\u00a0? \u00e0 peine: des torsions des bras et des mains, de las \u00e9tirements, apr\u00e8s un long sommeil. On dirait de jolies momies, convi\u00e9es au bal des ombres et exprimant, avec une m\u00e9lancolie discr\u00e8te et gracieuse, leur d\u00e9go\u00fbt du sarcophage. Leurs mains souples se renversent, pleines de d\u00e9n\u00e9gations et de refus\u00a0; non, elles ne veulent pas retourner dans la bo\u00eete d\u2019or aux parfums lourds, on y est a l\u2019\u00e9troit, leurs \u00e9charpes en sont encore toutes froiss\u00e9es, malgr\u00e9 les coups brusques dont elles les redressent\u00a0; leur bouche s\u00e9v\u00e8re exprime le d\u00e9dain qu\u2019elles \u00e9prouvent pour les choses qu\u2019elles ont vues dans l\u2019ombre, en attendant la r\u00e9surrection, si longue \u00e0 venir\u00a0; des choses qui sont d\u00e9plaisantes, certainement. Et les danseuses vont, viennent, se font face, se suivent \u00e0 la file, avec des gestes lents, dans lesquels les mains toujours ont le principal r\u00f4le.<br \/>\nPar moments on croit qu\u2019elles vont s\u2019animer, leurs longues paupi\u00e8res se rel\u00e8vent brusquement, laissant passer un \u00e9clair de passion\u00a0; leurs l\u00e8vres fr\u00e9missent, comme pour un sourire\u00a0; mais non, la frange des cils retombe, le visage reprend son impassible gravit\u00e9, sa myst\u00e9rieuse tristesse\u00a0; elles continuent \u00e0 ondoyer avec des poses hi\u00e9ratiques\u00a0; et cela dure, toujours de m\u00eame, sur le rythme monotone, qui vous prend peu \u00e0 peu, dans un bercement tr\u00e8s doux, plein de r\u00eaveries, travers\u00e9 de souvenirs confus, d\u2019insaisissables r\u00e9miniscences de la patrie primitive, d\u2019o\u00f9 nos a\u00efeux sont venus, dans les temps\u00a0!&#8230; On croit comprendre, enfin, le sens de cette danse mystique, adorablement chaste\u00a0; on reconna\u00eet maintenant deux couples de fianc\u00e9s. Alors, c\u2019est Rama avec Sita, Lakshmana avec Ourmila, accomplissant le rite des noces, devant le roi de Mithila, aux sons d\u2019une musique chinoise.<br \/>\nPuis soudain, tout cesse, c\u2019est fini\u00a0! On en est tout surpris, vaguement triste. On serait rest\u00e9 l\u00e0, ind\u00e9finiment, \u00e0 regarder ces passes lentes et harmonieuses, \u00e0 \u00e9couter cette musique, venue de si loin, toujours la m\u00eame, et depuis tant de si\u00e8cles\u00a0! D\u00e9j\u00e0 on commen\u00e7ait \u00e0 l\u2019aimer, \u00e0 comprendre cette m\u00e9lodie, o\u00f9 reste peut-\u00eatre quelque chose de celle qui charma si fort Confucius, \u00e0 la cour de Tsi\u00a0; quelque chose de cet air, d\u00e9j\u00e0 antique \u00e0 cette \u00e9poque recul\u00e9e, et qui avait pour titre\u00a0: Musique qui disperse les t\u00e9n\u00e8bres de l\u2019esprit et affermit le c\u0153ur dans l\u2019amour du devoir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Judith Gautier (1845-1917),\u00a0<em>Oeuvres compl\u00e8tes<\/em>,\u00a0Paris, Classiques Garnier, 2011<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cover: Liliana Porter,\u00a0Man with Axes, 2012 (Spheres, courtesy Gallery Mor.Charpentier), at Galleria Continua (Les Moulins) ph. Diana Marrone<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Le Kampong javanais est tout enferm\u00e9 dans une palissade de paille, et deux tourelles, coiff\u00e9es de chaume, s\u2019\u00e9l\u00e8vent de &hellip; <a href=\"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/les-danseuses-du-sultan-djogiakarta-2\/\">Continua<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5335,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[14],"tags":[69,1287,20,2395],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5313"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5313"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5313\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5513,"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5313\/revisions\/5513"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5335"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5313"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5313"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5313"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}