{"id":6379,"date":"2019-10-03T00:52:29","date_gmt":"2019-10-03T00:52:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.slow-words.com\/?p=6379"},"modified":"2019-10-17T15:07:31","modified_gmt":"2019-10-17T15:07:31","slug":"le-voyageur-immobile-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.slow-words.com\/it\/le-voyageur-immobile-3\/","title":{"rendered":"Le voyageur immobile"},"content":{"rendered":"<p>J&#8217;ai revu cette vieille \u00e9picerie, \u00e9chou\u00e9e, toute de guingois dans un coude de la ruelle. Le tourbillon des foires ronfle maintenant l\u00e0-bas loin, sur la place du monument aux morts; le flot de la vie coule dans d&#8217;autres rues contre la car\u00e8ne d&#8217;\u00e9tincelantes boutiques. Les nouvelles m\u00e9nag\u00e8res veulent des machines de pr\u00e9cision pour d\u00e9couper le jambon, des balances qu&#8217;on lit avec une table de logarithmes, des fioles de carry et des conserves d&#8217;anchois \u00e0 la dynamite. Tant de choses que la petite \u00e9picerie n&#8217;a pas os\u00e9&#8230; et, d&#8217;abord, c&#8217;est une \u00e9picerie-mercerie. Alors, elle a amen\u00e9 tous ses pavillons et elle meurt, seule, l\u00e0, dans l&#8217;anse vaseuse de la ruelle.<br \/>\nC&#8217;est dans cette \u00e9picerie que je venais m&#8217;embarquer pour les premiers voyages vers ces pays de derri\u00e8re l&#8217;air. Tous les jeudis soir on me menait chez ma tante. C&#8217;\u00e9tait l\u00e0, dans cette petite rue, une vieille maison ob\u00e8se qui d\u00e9bordait l&#8217;alignement de tout son ventre soutach\u00e9 de balcons de fer. Le couloir vous saisissait aux \u00e9paules avec des mains de glace, vous donnait d&#8217;une marche sournoise dans les jambes et, tout compte fait, vous poussait devant la porte de la cave. Je n&#8217;ai jamais connu de personne plus \u00e9nerv\u00e9e ni plus aigre que cette porte de la cave. Elle tremblait dans un courant d&#8217;air perp\u00e9tuel qui semblait monter du fond de la terre. Elle grin\u00e7ait un: \u00abAh! bon, c&#8217;est ceux-l\u00e0, \u00e7a va bien.\u00bb Et alors, en \u00e9tendant les bras, on finissait par toucher la pomme de la rampe.<br \/>\nL\u00e0-haut, c&#8217;\u00e9tait une pi\u00e8ce comme un champ de manoeuvre avec, au fond, un petit feu d&#8217;\u00e2tre, un feu jouet, un feu enfant tout gringalet, pas s\u00e9rieux pour un sou et qui se cachait en sifflant sous des b\u00fbches vertes encore humides de toute la sueur de la colline. La tante s&#8217;animait dans sa chaise avec un bruit de jupes froiss\u00e9es et de craquements de bois secs. Elle avait en nous regardant un sourd grognement de gros chat qui voit le papier de boucherie et sa grande voix d&#8217;homme se ruait tout de suite dessus ma m\u00e8re pour un orage de questions et de r\u00e9ponses dont toute une semaine de silence l&#8217;avait gonfl\u00e9e.<br \/>\nEn deux temps et trois mouvements j&#8217;\u00e9tais rejet\u00e9 vers l&#8217;ombre, les \u00e9paules endolories et les joues en feu comme picor\u00e9es par une poule; la tante avait les mains s\u00e8ches et les joues dures.<br \/>\nJe redescendais \u00e0 pattes souples l&#8217;escalier et, dans la rue, tournais le coin. Voil\u00e0 l&#8217;\u00e9picerie-mercerie de M<sup>lle<\/sup>&nbsp;Alloison. Ah! M<sup>lle<\/sup>Alloison! Un long piquet avec une charni\u00e8re au milieu. \u00c7a se ployait en deux, \u00e7a se frottait les mains, \u00e7a disait: \u00abAh! Janot, on est venu chez la tante, alors?\u00bb \u00c7a avait la taille serr\u00e9e dans la boucle d&#8217;une cordeli\u00e8re de moine, et un large ciseau de couturi\u00e8re lui battait le mollet. Elle \u00e9tait tout en soupirs et en exclamations. Un soir on avait dit, sans se m\u00e9fier de moi, qu&#8217;elle avait \u00e9t\u00e9 jolie en son jeune \u00e2ge. Elle \u00e9tait l&#8217;entrepositaire du \u00abBulletin paroissial\u00bb. Elle savait par coeur ce que je venais chercher; elle rentrait dans sa cuisine et elle me laissait seul dans l&#8217;\u00e9picerie.<br \/>\nIl n&#8217;y avait qu&#8217;une lampe \u00e0 p\u00e9trole pendue dans un cadran de cuivre. On semblait \u00eatre dans la poitrine d&#8217;un oiseau: le plafond montait en vo\u00fbte aigu\u00eb dans l&#8217;ombre. La poitrine d&#8217;un oiseau? Non, la cale d&#8217;un navire. Des sacs de riz, des paquets de sucre, le pot de la moutarde, des marmites \u00e0 trois pieds, la jarre aux olives, les fromages blancs sur des \u00e9clisses, le tonneau aux harengs. Des morues s\u00e8ches pendues \u00e0 une solive jetaient de grandes ombres sur les vitrines \u00e0 cartonnages o\u00f9 dormait la paisible mercerie, et, en me haussant sur la pointe des pieds, je regardais la belle \u00e9tiquette du \u00abfil au Chinois\u00bb. Alors, je m&#8217;avan\u00e7ais doucement doucement; le plancher en latte souple ondulait sous mon pied. La mer, d\u00e9j\u00e0, portait le navire. Je relevais le couvercle de la bo\u00eete au poivre. L&#8217;odeur. Ah! cette plage aux palmiers avec le Chinois et ses moustaches. J&#8217;\u00e9ternuais. \u00abNe t&#8217;enrhume pas, Janot. &#8211; Non, mademoiselle.\u00bb Je tirais le tiroir au caf\u00e9. L&#8217;odeur. Sous le plancher l&#8217;eau molle ondulait: on la sentait profonde, \u00e9mue de vents magnifiques. On n&#8217;entend plus les cris du port.<br \/>\nDehors, le vent tirait sur les pav\u00e9s un long c\u00e2ble de feuilles s\u00e8ches. J&#8217;allais \u00e0 la cachette de la cassonade. Je choisissais une petite bille de sucre roux. Pendant que \u00e7a fondait sur ma langue, je m&#8217;accroupissais dans la logette entre le sac des pois chiches et la corbeille des oignons; l&#8217;ombre m&#8217;engloutissait: j&#8217;\u00e9tais parti.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean Giono (Monasque, 1895-1970) &#8211; Extrait de: \u201cL\u2019eau vive\u201d, Paris, Gallimard, 1943.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cover: <em>Your Brother Your Sister<\/em>, a project by Darren James and Heath Campbell &#8211; portraits from Kiribati<\/p>\n<p>To learn more and to donate to help or to buy archival quality prints:<\/p>\n<p><u>http:\/\/yourbrotheryoursister.com\/<\/u><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&#8217;ai revu cette vieille \u00e9picerie, \u00e9chou\u00e9e, toute de guingois dans un coude de la ruelle. 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